Tuesday, August 08, 2006

Manipulation des aiguilles?


Bonjour Amis de l’Acupuncture,

Ce dimanche matin sur la côte il fait calme chez les amis qui me logent gentiment. L’heure est propice à la réflexion et à l’écriture, et j’en profite ainsi. Le vent a faibli et quoique les nuages grisaillent consciencieusement le ciel il ne devrait pas pleuvoir pour le grand déjeuner sur l’herbe prévu pour tout à l’heure.

Une idée m’éveilla cette nuit, et lorsque le jour apparut à la fenêtre elle fit don chemin. Que faire devant les affirmations péremptoires des uns et des autres ? Peut-être des siennes propres également ? Il y a tant de domaines dans lesquels il est facile d’affirmer sans que cela ne prête à conséquence. Dans d’autres par contre cette forme de « décret » peut déstabiliser, surtout lorsqu’il est en contradiction avec vos convictions ou avec ce que quelqu’un d’autre vous a dit.

Ainsi, en acupuncture, lorsque l’enseignant, le praticien, le collègue, décrète qu’il faut absolument manipuler l’aiguille après l’avoir enfoncée. C’est un sujet sur lequel je me suis longuement penché, l’approchant sous tous les angles et me servant aussi bien de ce qui était écrit, de ce que j’entendais dans les cours, les congrès, les séminaires, que de ma propre expérience. Sur le plan culturel c’est un sujet fascinant. Sur le plan de la réflexion il est stimulant. Sur le plan des rapports entre le praticien et le patient il pose des problèmes d’adaptation. Et sur le plan pratique son application à la lettre (encore faut-il faut s’entendre sur ce que veut dire la « lettre ») n’est pas du tout évidente.

Je compte développer dans un livre ultérieur le cours de mes pensées sur ce sujet. Toutefois il est peut-être opportun, en quelques mots, de vous sensibiliser à cette situation. Tant de versions et de prétentions courent qu’il faut élaguer. Avec mesure et sagesse, mais aussi avec logique et rigueur.


Mais d’abord en quoi consiste la manipulation de l’aiguille? C’est simple : après l’avoir on lui imprime des mouvements variés pour augmenter l’efficacité du traitement. Il y a tout une liste de mouvements, qu’il ne siérait pas d’énumérer ici, et qui procèdent presque tous d’une logique dépendant étroitement de la vision « traditionnelle » de l’acupuncture : tonification, dispersion, régulation, augmentation de la sensation, concentration ou libération du Qi, stimulation ou tranquillisation, etc.

Voici ce que l’on dit : la manipulation de l’aiguille est essentielle pour une bonne efficacité du traitement. Sans manipulation vous n’obtiendrez rien, ou peu. Cela est dit parfois de façon très imagée, subtile ou poétique dans les textes anciens. Faisant partie d’un processus de complexification du geste de l’acupuncteur il paraît devenir indispensable, comme s’il n’y avait de bonne acupuncture qu’avec une manipulation, quelle que soit celle-ci. Or ce concept va à l’encontre de la réalité, aussi bien en Chine que dans d’autres pays. Il est dit, il est enseigné, il est affirmé, il est écrit que la manipulation est importante et essentielle pour avoir de bons résultats.

Il est vrai que les différentes manipulations collent très bien avec les théories de la technique, et que les endosser ajoute à l’harmonie et à la cohésion apparente de la réflexion acupuncturale (non, vous ne trouverez pas cet adjectif dans les dictionnaires, c’est moi qui l’ai inventé, et il est bien utile).

J’ai regardé travailler des dizaines, peut-être des centaines d’acupuncteurs. Chinois ou non-Chinois, Européens ou Américains, Australiens ou même Japonais. Jamais je ne les ai vus manipuler les aiguilles comme il est détaillé dans les enseignements ou dans les « textes » anciens ou modernes. Le maximum que je les ai vu effectuer est le suivant : ils prennent le manche de l’aiguille entre le pouce et l’index de la main droite, et la « touillent » un peu : tourner un peu, enfoncer et retirer un peu. Pas trop, très discrètement. Le patient ne bronche en général pas, parfois il grogne un peu.

Ce touillage, cette touillation, cette touillerie (il faut parfois laisser aller son imagination) est-elle vraiment nécessaire ? Augmente-t-elle vraiment l’efficacité du traitement ? Le praticien l’applique-t-il systématiquement ? Et si non, dans quels cas le fait-il ?

Donc la très grande majorité des acupuncteurs que j’ai vus travailler enfoncent l’aiguille, et puis c’est tout.

Soulié de Morand, qui a introduit l’acupuncture en France et en Europe dans les années trente, opta pour des aiguilles en or et en argent, soit pour tonifier soit pour disperser. Mais les aiguilles qu’il utilisait étaient très courtes et très épaisses. Il était impossible de les manipuler. C’était le choix des points qui importait (choix fait en fonction d’une règle très élégante inspirée de la théorie des Cinq Eléments et appliquée à l’acupuncture), et l’utilisation des aiguilles pour tonifier et en argent pour disperser renforçait l’action des points stimulés. Seulement lorsque j’arrivais à Hong Kong et que je parlai à mon premier maître de cette technique il tomba d’abord des nues, puis réalisa dans un second temps de quoi je voulais parler : Ah ! Oui, c’est une des techniques que l’on peut employer, mais le mieux est de se fier au choix du point et à la manipulation (que je ne l’ai presque jamais vu pratiquer par ailleurs).

Alors, que faut-il penser de la manipulation des aiguilles ? Je vous ai donné un peu de nourriture pour la réflexion. Mais pour faire le tour de la question (à ma façon bien sûr, il fudrait que je m’étende pendant longtemps et que je couvre beaucoup de pages. Ce n’est pas le but de ces Lettres Mensuelles.

A la prochaine, donc, Chers Amis de l’acupuncture,

François Beyens